Israël au seuil des prochains 70 ans

 

 

Transcription:

Shalom à toutes et à tous,

Le Talmud cite rabbi Yoh'anan comme ayant dit que depuis la destruction du Temple, la prophétie a été retirée aux prophètes et donnée aux imbéciles. Il serait en effet plus que présomptueux de prédire ce que sera Israël dans soixante-dix ans, quelle sera sa position dans le monde et dans notre région. Mais il est possible de dire et de proclamer quelles sont les initiatives à prendre, les choses à faire – ou à ne pas faire – afin d'assurer la pérennité, la survie d'Israël en tant que l'État démocratique du peuple juif.   

Quelle est la situation politique d'Israël aujourd'hui, et quelles sont ses perspectives pour un avenir aussi lointain que 2088? 

Soixante-dix ans, c'est beaucoup.

Pendant la seconde moitié du 20e siècle, après l'effroyable cataclysme de la guerre, il y a eu la guerre froide et des crises, mais l'ordre mondial semblait immuable, quasiment perpétuel.

Cependant, au cours des trois dernières décennies, le monde a connu de grands bouleversements et il change avec une rapidité qui parait s'accélérer. La chute de l'empire soviétique et du bloc communiste en Europe de l'est, le réveil de la Chine et l'essor du sud-est asiatique ont radicalement changé la vision du monde de demain. D'une part, le degré d'incertitude est plus élevé qu'auparavant, mais de l'autre il est indispensable de faire un effort d'imagination, et de prendre des initiatives, parfois courageuses, afin de tenir les commandes et ne pas se laisser emporter comme un bouchon flottant sur des vagues incontrôlables.

De ces changements, de cette accélération de l'histoire, des possibilités à saisir et des risques extrêmes de l'inaction, il nous incombe de tirer des leçons, de faire les choix qui s'imposent, d'élaborer une stratégie et les tactiques qui en découlent, et la mettre en œuvre.

Tout d'abord il nous incombe de rester fermement attachés aux valeurs fondamentales de la Déclaration d'Indépendance de l'État d'Israël. Cet acte fondateur est la colonne de feu qui trace notre chemin et nous éclaire. Nous nous en sommes déjà trop éloignés, et nous devons absolument préserver ce qui en reste, en tant que loi suprême, en l'absence d'une constitution formelle.  Depuis 1967, cela fait maintenant un demi-siècle, elle est cependant en dissonance avec la réalité politique qui est la nôtre. Cette réalité nous éloigne de nos valeurs nationales fondamentales, elle suscite l'incitation à la haine, le racisme, la violence, l'indifférence et le manque de compassion à l'égard de l'Autre, le faible et le différent.

Il est clair aujourd'hui que, plus que tout autre État au monde, Israël à besoin d'une frontière sûre et reconnue. Une frontière qui serait à terme la protection réelle et permanente du peuple juif. Aujourd'hui comme demain et dans 70 ans, il importe de savoir dans quelles frontières vivent les Israéliens, et pour quelles frontières ils sont prêts à donner leur vie. Un tel consensus renforcera la solidarité nationale et la garantie mutuelle. Sans parler du resserrement des liens avec les communautés juives à travers le monde, aux États Unis en particulier, liens qui doivent continuer à être un de nos principaux atouts.

Comme l'a si bien indiqué tout à l'heure le professeur Della Pergola, la démographie qu'il prévoit      

L'Histoire démontre qu'il est possible de changer le cours des choses. Des conflits sanglants, qui ont duré des siècles, ont été résolus. La route la plus rapide d'un bout à l'autre de la ligne Maginot passe par l'Allemagne. 

Dans 70 ans, si nous n'agissons pas dès maintenant, Israël ne sera plus un État juif, ou bien ne sera plus un État démocratique. Ce sera la fin de l'épopée sioniste. Si par contre nous prenons les décisions qui s'imposent et entreprenons d'agir en conséquence, nous pourrons réellement être la lumière des nations, comme le prédisait Yeshayahou, à une époque où la prophétie avait encore cours.

Quelles sont ces décisions?  

À ce stade de l'histoire d'Israël, il est plus important que jamais de mettre fin au conflit palestino-israélien. Le sionisme n'a jamais aspiré à gouverner un autre peuple. Cinquante ans après la guerre des Six-Jours, il est crucial de définir la frontière entre Israël et un État palestinien démilitarisé, afin de garantir l'existence de l'État-nation démocratique du peuple juif.

Sauver l'entreprise sioniste demande du courage, du leadership et une responsabilité nationale. Sinon, Israël devra faire face à des arrangements imposés, à la délégitimation, à la diabolisation, à l'isolement international et à l'érosion de ses valeurs fondamentales.

Par conséquent, la réalité de deux États pour deux peuples est indispensable. C'est dans l'intérêt d'un Israël juif-démocratique et conforme à la vision sioniste. Il est réalisable tout au long d'une série de phases transitoires, d'accords intérimaires et d'étapes indépendantes, toutes conformes à un processus de négociation continu. Un dialogue interne israélien, et un processus participatif, sont également essentiels pour éviter les schismes au sein de la société.

Dans l'ensemble du Proche et du Moyen Orient, des organisations non-étatiques telles que le Daesh, le Hamas, le H       ezbollah, les milices chiites et Salafittes, répandent la violence et la terreur au nom d'un fanatisme islamique. L'Iran s'efforce de devenir une superpuissance régionale hégémonique ayant une capacité nucléaire militaire, tout en finançant et fournissant en armes les organisations terroristes islamiques, et en menaçant d'annihiler Israël.

Aucune de ces menaces ne devrait être sous-estimée.

D'un autre côté, les menaces militaires sur l'existence d'Israël ont considérablement diminué avec l'effondrement de régimes tels que la Syrie, la Libye et l'Irak. Les traités de paix avec l'Égypte et la Jordanie se maintiennent. Si les États arabes dits modérés se maintiennent eux aussi face à la poussée islamique radicale, nous pouvons envisager un changement pragmatique de leur attitude à notre égard et des possibilités de coopération régionale, sinon de paix formelle.

Il y a donc des opportunités politiques et économiques sur notre seuil, pas seulement des menaces.

Le droit du peuple juif à l'autodétermination dans son propre État en Eretz Yisrael ne fait aucun doute et n'est pas en question. Mais de même, les Arabes palestiniens ont aussi le droit à l'autodétermination dans les territoires de Judée-Samarie et de Gaza dans des conditions restrictives telles la démilitarisation et l'abstention d'actes terroristes.

Pourquoi ne pas essayer au moins de délimiter des frontières, même provisoires, le long, disons, de la barrière de sécurité, en incorporant les grands blocs de peuplement ? Cela contribuerait clairement à la sécurité nationale d'Israël dans son sens le plus large.

Il faut promouvoir au sein du gouvernement une planification à l'échelle nationale pour la réinstallation prioritaire de 100 000 personnes. Il est indispensable d'adopter une législation sur l'évacuation volontaire, l'indemnisation, la réinstallation et l'absorption. Cela a été recommendé par la commission gouvernementale d'enquete sur le désengagement de Gaza.

En tous les cas, jusqu’à l'atteinte d'un accord de statut final, Tzahal restera sur place même si des résidents israéliens se déplacent volontairement de leur habitations présentes. Le statut de Jérusalem ne sera en aucun cas modifié en rien, avant la résolution négociée du conflit. Le problème des réfugiés palestiniens, artificiellement perpétué par le monde arabe et les Nations Unies, pourrait enfin être résolu, par leur réinstallation dans leurs pays d'accueil. 

Mes collègues négociateurs et moi-même avons passé des années à négocier intensément les questions fondamentales étroitement liées de Jérusalem, des lieux saints, des réfugiés, du territoire, des frontières et des villages de peuplement, et de la sécurité. Au cours de deux dernières décennies et demi, depuis 1994 sous le Premier Ministre Rabin, j'ai été à la table des négociations avec les Palestiniens portant des chapeaux officiels; officieux et non-officiels. Je crois savoir ce qui est possible d'exiger et d'obtenir, à condition de le vouloir.                                                                                                               Le jour où une telle volonté se manifestera des deux côtés, on arrivera à un accord dont je suis convaincu qu'il sera très similaire aux paramètres de Clinton de décembre 2000 et des plans ultérieurs.

Pour y parvenir, nous avons besoin d'une approche proactive afin de résoudre le conflit par une division territoriale de la région entre le Jourdain et la mer Méditerranée en deux États-nations. Je parle d'une initiative politique équilibrée et graduée avec des phases de transition.

Il est temps qu'Israël prenne l'initiative, indépendamment, et cesse d'être l'otage du refus palestinien, du terrorisme et de l'extrémisme. En même temps, nous devons comprendre qu'un horizon politique pour les Palestiniens est aussi une feuille de route pour une véritable indépendance israélienne. Nous devons renverser la tendance vers un état binational, qui ne serait ni juif ni démocratique.

Il s'agit de distinguer entre la sanctification de la terre et celle de la vie humaine. Adhérer aux principes fondamentaux de la Déclaration d'Indépendance, c'est diviser le territoire, et non le peuple.

A défaut et dans l'attente d'un accord, il s'agit de prendre des décisions unilatérales, comme le retour dans les limites de l'État de ceux qui habitent dans les territoires mais seraient désireux de le faire. Et il s'agit de leur assurer les meilleures conditions possibles pour leur réinstallation.

Contrairement au désengagement de Gaza mené en 2005 par le Premier Ministre Sharon, l'intégration des habitants déplacés doit se faire d'une manière qui montre de la compassion et du respect à leur égard et la reconnaissance des sacrifices qu'ils devront éventuellement faire. Et Tzahal doit maintenir la sécurité jusqu'au jour où, éventuellement, un accord est atteint.

La communauté internationale devrait quant à elle faire la différence entre les principaux blocs de peuplement ainsi que les douze quartiers juifs de Jérusalem Est -- et les villages éparpillés dans le reste de la Judée-Samarie. Environ quatre-vingts pour cent des habitants résident déjà dans les principaux blocs qui seraient incorporés dans les frontières définitives d'Israël, en vertu de n'importe quel arrangement.

En conclusion, que devrait faire Israël afin de préserver, quoi qu'il arrive, son identité démocratique juive?

Il doit dessiner ses propres frontières tout en se désengageant des Palestiniens, en déployant des efforts pour renouveler les négociations - au niveau régional et bilatéral. Même sans un accord global en vue dans l'immédiat.

Nous devrions tous nous rappeler la déclaration du Premier ministre irlandais Bertie Ahern: vous pouvez toujours recommencer à vous tuer les uns les autres. D'autres conflits violents, sanglants, prolongés, ont pris fin.

Il serait intolérable que celui qui nous oppose à nos voisins dure encore en deux-mille-quatre-vingt-huit. Même la plus longue guerre en Europe n'a duré que cent ans.

C'est, pour très grande part, entre nos mains.